lundi 12 décembre 2011

La Wikipédia anglophone en grève ?

Il y a deux mois, à peine, la Wikipédia italophone cesse, temporairement, de fonctionner. Articles, discussions, recommandations, infrastructures : tous les attributs de l'encyclopédie en ligne restent inaccessibles pendant 40 heures. En lieu et place, on trouve un manifeste signés des « utilisateurs de Wikipédia » mettant en cause un amendement alors examiné par le parlement : le comma 29. Comme j'en ai fait état une analyse détaillée, cet amendement permet à quiconque de demander le remplacement d'une publication en ligne jugée diffamatoire par un « rectificatif » ou une « mise au point ». Le tout sur simple demande, sans entreprendre de procédure judiciaire, et sans que les auteurs impliqués puissent réagir. Appliquée à Wikipédia, cette substitution enfreint de nombreux principes fondateurs : le rectificatif n'est pas encyclopédique, il n'est pas neutre et — c'est peut-être là le plus grave — il n'est pas modifiable, car destiné à ne jamais être commenté.

Cette initiative audacieuse, limite casse-gueule, a payé. Le Choix du chaos souligne que la presse italienne le commente largement. Sans que grand chose ait filtré des réactions parlementaires, le Comma 29 a été enterré, du moins pour quelque temps. Le départ de Berlusconi début novembre et l’intensification de la crise a fait largement passer cette question au second plan.

Le blackout a laissé des traces. Assez correctement relayé par les médias numériques à l’international, il a déclenché une onde de choc qui s'est propagé à l'ensemble des projets encyclopédiques, toutes langues confondues. Dans la lignée de l'analyse de Mike Godwin, la Wikimedia Foundation a élaboré une notion générale à partir de cas particulier : le Project-Wide-Protest. Ce concept inédit ne paraît pas destinés à n'entretenir qu'une réflexion théorique. La Wikipédia anglophone envisagerait même, depuis peu, de le mettre en application face à l'adoption prochaine d'un projet de loi américain pour le moins problématique.

Le Stop Online Piracy Act ou SOPA constitue une sorte de super-Hadopi. A l’instar de la loi française de 2009, il vise à endiguer le piratage, et participe ainsi de cette entreprise globale de « reconquista » des ayants-droit suite à l’essor colossal de la contrefaçon numérique. A cette fin, il propose toute une série de « contre-attaques » musclées : suspension des revenus publicitaires, retrait des sites contrevenants sur les moteurs de recherches, voire blocage de ces derniers. Parallèlement, le streaming non autorisés (qui se trouvait jusqu’alors dans une sorte de no-man’s land juridique) est criminalisé.

La Wikimedia Foundation a clairement pris position contre ce projet de loi. Elle a participé, au côté d’autres grands acteurs du web, à American Censorship Day. Initialement cantonnée au 15 novembre dernier, cette initiative collective organise depuis un mois une campagne active.

Dans un billet en forme de manifeste, l’un des représentants de la Fondation a spécifié les motifs cet engagement. Le SOPA pose toute une série de problème assez comparables au Comma 29. Tout d’abord, il n’est pas nécessaire de prouver qu’il y a effectivement une contrefaçon, de simples allégations suffisent pour demander le retrait d’un contenu encyclopédique (les illustrations sont évidemment concernées au premier plan). En cas de refus d’exécution, le site encourt des peines plus sérieuses et définitives que celles prévues dans le Comma 29 qui ne prévoit que des pénalités financières assez vagues : blacklistage du site, incitation à décourager tout partenariat avec lui etc.

Pour se prémunir de ce type de mésaventure, les projets Wikimédia anglophone devront se délester d’une bonne part de leurs données : images en fair use, contenu dont le statut légal est difficile à établir… Parallèlement, les contributeurs perdront une bonne partie de leur temps à retirer l’ensemble des liens redirigeant vers des sites bloqués. Bref, une difficile restructuration sera nécessaire pour mettre les projets encyclopédiques aux normes. Et toute cette opération se fera aux dépends de la publicisation d'une partie significative des connaissances humaines.

Ces perspectives assez sombres ont incité Jimbo Wales à s'inspirer de l'exemple italophone. Avant-hier, il a lancé un « request for comments » sur sa page de discussion, précédé d'une mention ainsi conçue :

Quelques mois plus tôt, la communauté wikipédienne italophone a décidé de bloquer temporairement l'intégralité de la Wikipédia italophone afin de s'opposer à une loi qui porterait atteinte à leur indépendance éditoriale. Comme les wikipédiens le savent ou ne le savent pas encore, une loi bien plus grave fait son chemin au Congrès sous le titre fallacieux de Stop Online Piracy Act. J'assisterais peut-être à une réunion à la Maison Blanche lundi aux côtés de plusieurs autres organisations numériques. De fait, je pensais que ce serait le bon moment pour prendre un rapide sondage du sentiment de la communauté à ce propos. Personnellement, je pense que la grève communautaire qui s'est avérée déterminante en Italie pourrait l'être bien davantage ici. De nombreuses questions restent pendantes, quant à savoir si la grève devrait être géographiquement circonscrite (uniquement les États-Unis…) etc. (dans la mesure où la loi influence le fonctionnement de Wikipédia pour tout-le-monde, une grève globale comprenant au moins la Wikipédia anglophone mettrait une pression maximale sur le gouvernement américain). En même temps, ce type d'initiative représente un enjeu considérable, sans précédent pour la Wikipédia anglophone.

Ceci dit, Jimbo Wales propose d'organiser un « straw vote » ou sondage sur sa page de discussion. Il précise que si les réponses sont globalement défavorables à une grève communautaire, il en tirera immédiatement les conséquences qui s'imposent. Si elles sont globalement favorables, il envisagera une procédure de longue durée qui impliquera nombre de discussions et procédures préalables.

Jusqu'à maintenant, le résultat se situe entre ces deux extrêmes. Il y a apparemment un peu plus de vote favorables que de votes défavorables, mais les seconds sont globalement plus motivés que les premiers. Ces résultats tranchent avec le consensus quasi-absolu des contributeurs italiens, mais ils ne me surprennent guère.

Je l'avais déjà souligné il y a deux mois : l'attitude des différentes wikipédia linguistiques vis-à-vis d'un engagement social de l'encyclopédie varie en fonction de leur corrélation géographique. Concrètement plus la communauté est dispersée de par le monde, plus elle aura du mal à organiser une contestation quelconque. Il y a très peu d'Italophones en dehors de l'Italie, très peu de germanophones en dehors du cercle Allemagne-Autriche-Suisse. Les contributeurs les plus actifs de ces deux aires linguistiques peuvent presque tous se connaître de visu. Ils réagissent d'autant plus promptement lorsque leurs activités sont menacées. Les italophones organisent un blackout en 24h. Les germanophones leur apportent immédiatement un soutien communautaire. Par comparaison, ni la Wikipédia francophone (assez centrée sur le continent européen, mais pas que…), ni la Wikipédia anglophone (dispersée aux quatre coins du monde) ne sont parvenues à s'accorder : les messages de solidarités sont venus des chapters ou de wikipédiens individuels.

En outre, la SOPA n'est pas du tout le même objet législatif que le comma 29. Ce dernier était plus mal foutu qu'autre chose. Il résultait vraisemblablement de la transposition maladroite d'une procédure appliquée à la presse imprimée mais inadaptée aux publications en ligne. La mobilisation du Wikipédia italophone a eu une vertu pédagogique en attirant l'attention du public et des responsables politiques sur un raté législatif. Or, la SOPA n'est pas un raté et n'a rien de mal foutu. Il s'agit d'une loi globale qui tente, véritablement, de « civiliser » internet, de le soumettre inconditionnellement au droit civil préexistant, plutôt que d'adapter ce droit à l'évolution des structures sociales et communicationnelles. C'est en ce sens que Jimbo Wales la tient pour bien plus grave. Mais c'est en ce sens, aussi, que le succès d'une contestation wikipédienne paraît très incertain. Le gouvernement italien, alors, il est vrai, en pleine déliquescence, n'a pas tenté de défendre le comma 29 bec et ongles : en son état actuel, la loi serait au mieux, inopérante, au pire, ubuesque. Il valait mieux remettre tout cela à plus tard, d'autant que, sous l'effet de la crise, quantité de dossiers urgents commençaient à s'amonceler. Inversement, le SOPA est considéré comme une « loi prioritaire », examinée assez rapidement par le Congrès. La pression des lobbyistes de la culture doit être telle qu'elle ne sera jamais retirée. Tout au plus, Wikipédia pourrait escompter un amendement sur mesure (ce qui ne serait déjà pas si mal).

Bref, je ne pense pas trop m'avancer en estimant que la grève de en.wikipedia n'aura pas lieu. Est-ce dommage ? Pas vraiment. Un tel blackout touchant l'un des premiers sites mondiaux aurait des répercussions difficilement imaginables. Et ce pour des résultats non moins difficiles à évaluer puisque l'on ne peut espérer un simple retrait de la SOPA. A ce stade, c'est de l'aventure pure et simple — un grand saut dans l'inconnu — avec tous les risques innomés et innommables que cela suppose.

Et puis, l'application stricte de la loi peut très bien accélérer une prise de conscience globale à son encontre. Typiquement, un blocage temporaire de Wikipédia décrété par un tribunal quelconque aurait une ampleur bien plus considérable qu'un blackout — à ceci près que la loi serait déjà là et que, l'amender ou l'abroger par voie parlementaire, risque d'être assez tortueux. Les francophones ont pu en faire récemment l'expérience avec le vote décevant de l'Assemblée Nationale sur la liberté de panorama…

jeudi 24 novembre 2011

Compte-rendu de la session sur la Liberté de panorama

L'assemblée nationale vient de mettre en ligne les vidéos de la dernière partie de la session sur la « Copie privée ». J'en ai profité pour retranscrire le passage qui intéressait Wikipédia (qui sera également disponible peut-être demain matin sur le site de l'Assemblée) : la discussion de l'amendement n°22 sur la liberté de panorama.

Le rejet final de l'amendement m'a évidemment désappointé. En même temps, à penser que Wikipédia et les enjeux qu'elle incarne ont occupé plus d'une demi-heure de débats parlementaires, je me dis que cette soirée n'a pas été complètement infructueuse. Elle laissera des traces.

Lionel Tardy — Je suis conscient avec cet amendement d’être un peu en dehors de la copie privée, mais pas tant que ça puisqu’il s’agit d’une exception au droit d’auteur. Je profite de ce texte pour proposer une amélioration qui devrait rencontrer l’unanimité devant mes collègues puisqu’il s’agit de renforcer la diffusion et le rayonnement de l’art contemporain en France. Monsieur le ministre, si vous allez sur le balcon de votre bureau et que vous vous faîtes photographier avec les colonnes de Buren en arrière-plan, vous n’avez pas le droit d’utiliser cette photo sans l’autorisation de Daniel Buren puisque son œuvre est protégée par le droit d’auteur. Avouez que c’est quand même absurde et quelque peu ridicule. La question n’est pas anodine car elle bloque la publication de photographies d’œuvres d’art contemporain et de bâtiments d’architecte sur Internet à cause de ce risque de procès pour contrefaçon. Beaucoup d’architectes et d’artistes contemporains sont pénalisés car leur œuvre n’est pas visible sur Internet. Tout cela pour préserver le principe du droit exclusif dont ils ne peuvent pas tirer grand chose voire rien en terme de revenus financiers. Beaucoup de pays européens ont inscrit cette exception de panorama dans leur droit je vous propose de les suivre et de mettre fin à une situation ubuesque qui ne peut que nuire au principe-même du droit d’auteur.

Le président de séance — L’avis de la commission madame la rapporteure

Marie-Hélène Thoraval — Cher collègue, je pense que vous exagérez un tout petit peu dans vos propos. Permettez-moi de vous rappeler que certaines dispositions actuelles permettent déjà de satisfaire en partie votre amendement. Depuis la loi du 1er août 2006 sur les droits d’auteur et les droits voisins dans la société de l’information, s’agissant de l’article L. 122-5 du code de la propriété intellectuelle, il permet de disposer de la reproduction d’une œuvre d’art graphique, plastique ou architecturale par voie de presse écrite, audiovisuelle ou en ligne dans un but exclusif d’information immédiate et ceci est autorisé. En outre, la jurisprudence a permis de faire émerger ce qu’on appelle la théorie de l’accessoire, à savoir la représentation d’une œuvre située dans un lieu public qui est accessoire au sujet traité et échappe à la qualification de contrefaçon pourvu qu’elle soit fugitive. Donc, j’émettrai un avis défavorable.

Frédéric Mitterrand — Il me semble que votre attention méticuleuse, monsieur le député Tardy, a tous les aspects du travail juridique qui se fait dans cette assemblée. Cette attention méticuleuse, dont on ne peut que se féliciter, qui enrichit les débats devient quelque fois vétilleuse. C’est-à-dire un peu trop méticuleuse et un peu excessive. Et, je pense que, l’avis défavorable rendu par madame la rapporteure est tout-à-fait justifié. Je rappelle que la liberté de photographier certaines œuvres que vous appelez de vos vœux est d’ores et déjà acquise en droit français et je penche franchement que, là, vous allez un petit peu loin. Donc, avis défavorable.

Patrick Bloche — Je tiens à expliquer pourquoi nous ne voterons pas cet amendement. Car en l’occurrence, à nouveau, et quitte à me répéter, ce n’est pas parce que nous avons un problème urgent à régler avant le 22 décembre que nous allons créer comme ça, ex nihilo, de nouvelles exceptions au droit d’auteur. Ce n’est pas qu’il faut que la main tremble quand on se saisit de questions de propriété intellectuelle, de questions de propriété littéraire ou artistique. Mais voilà, on ne crée pas comme ça, à 23h30 passé, une exception au droit d’auteur, sans qu’on en ait discuté avec les auteurs eux-même et notamment les auteurs des arts visuels que sont les peintres, les sculpteurs, les illustrateurs, les architectes, les designers et les photographes. Donc, en l’occurrence, nous avons été amenés — je pense que Martine Billard était partie prenante, Dionis du Séjour aussi, du débat sur DAVDSI, ainsi que de celui sur HADOPI — à essayer d’élargir la liste des exceptions au droit d’auteur, puisque c’est les marges de manœuvres que permettait la directive dans le droit interne de chaque pays de l’Union Européenne. Mais à ce moment-là il faut que l’intérêt général prédomine. Autant on peut discuter de l’opportunité d’exceptions au droit d’auteur à des fins d’enseignement, de recherche, bref pour des buts d’intérêt général. Mais là on est vraiment sur un intérêt particulier qui est banalement, puisqu’il faut appeler les choses par leur nom, l’intérêt particulier de Wikipédia. C’est l’amendement Wikipédia rebaptisé gentiment liberté de panorama. Je dois d’ailleurs savoir, parce qu’une étude d’impact serait au minimum nécessaire, ce qu’est finalement cette liberté de panorama dans un certain nombre de pays européens qu’on oublie de nous citer. En tout cas, le but d’information est servi par l’exception au droit d’auteur créé dans la loi DAVDSI et nous considérons qu’elle satisfait pleinement, elle, à l’intérêt général que doit poursuivre le législateur.

Marcel Rogemont — Moi, je n’ai pas grand chose à rajouter par rapport à Patrick. Juste, quelque mots. Je trouve quand même que la volonté de prendre part et d’accompagner la volonté de commercialisation d’un site me paraît excessif. Et là, je trouve que notre collègue aurait dû être plus attentif dans la défense de cet amendement, car je crois, comme l’a dit Patrick Bloche, qu’avant de légiférer, il faut quand même avoir un minimum d’étude d’impact, ce que nous n’avons pas.

Jean Dionis du Séjour — Je suis surpris de la réticence de nos collègues. Il s’agit uniquement d’autoriser la reproduction d’œuvres situées de manière permanente dans l’espace public. Ça veut dire que des œuvres qui sont situées au vu et au su de tout-le-monde est protégée soixante-dix ans après la mort de l’architecte. C’est complètement exorbitant. C’est complètement archaïque. Qu’est-ce qu’on attend pour aller vers la législation des pays européens ? Je suis surpris de la réaction de Patrick Bloche. En général on partage pas mal d’analyses. Wikipédia c’est pas rien. C’est une percée majeure en terme d’élaboration de savoir en commun de partage de savoir en commun. Alors, si vous voulez l’appeler amendement wikipédien, appelons-le amendement wikipédien. En tout cas, le problème est posé. Pourquoi un certain nombre de pays européens considèrent qu’on a le droit de faire des photos de la pyramide du Louvres et pourquoi pas nous ? On fait preuve d’un archaïsme injustifié. Donc ce n’est pas un petit amendement, c’est un amendement qui est très important sur lequel il faut qu’on s’arrête et qu’on débate car pour le moment je n’ai pas vu beaucoup d’arguments de fond contre celui-ci.

Martine Billard — Je pense qu’on a une difficulté qu’on a eu à d’autres moments dans le débat sur la culture, qui est la question des œuvres photographiques. Je ne me sens pas, à cette heure-ci, sans une étude d’impact, sans la discussion avec tous ceux qui travaillent dans la photo de prendre une décision sans en mesurer les conséquences. Parce que, on le sait, il y a une grande difficulté dans le secteur, il y a une grande destabilisation. Ce ne sont pas des gens qui gagnent de grandes fortunes, les photographes. Le fait que ce ne soit pas plus précis, notamment sur les conséquences en terme de distribution commerciale, me pose un problème. En sachant qu’aujourd’hui il y a déjà des sites de photographes qui mettent à disposition sous licence creative commons. Il y a déjà eu des avancées à ce point-de-vue. Mais moi en tout cas je ne voterai pas. Car je pense qu’on ne fait pas comme ça, sans évaluer les conséquences sur tout un secteur.

Frédéric Mitterrand — Chacune des interventions que nous venons d’entendre est particulièrement intéressante et porteuse de questions essentielles pour un débat de fond sur la copie privée seconde manière. Notamment les questions que madame Billard évoque sur la photographie, domaine sur lequel je crois m’être beaucoup avancé, interpelle tout-à-fait mes réflexions. Mais je rappelle que ce n’est pas vraiment le contexte dans lequel nous sommes ce soir. Il ne s’agit pas de reconstruire la copie privée, alors qu’il est évident que ce serait un débat plus long, plus complexe. Les réflexions des uns et des autres viendront enrichir la construction juridique d’une nouvelle institution très importante dont on espère qu’elle vivra aussi longtemps sous sa seconde mouture que sous sa première mouture. Donc, le fait de vouloir poser, en quelque sorte, d’une manière très superficielle, des questions de fond mais qu’on aborde comme ça en passant, même si on y a beaucoup réfléchi, mais qui ne nous laisse pas le temps d’un véritable débat, de contre-expertises, de contre-travaux. Madame Billard l’a évoqué d’ailleurs en parlant du sort des photographes. Ça me semble tout-à-fait contre-productif. Je me suis engagé très fermement auprès de la commission pour dire que nous engagerions ce débat le plus vite possible. Pour l’instant, nous avons une obligation, c’est de défendre les droits des créateurs pour qu’ils ne soient pas lésés dans leur droit. Je pense qu’il est important de rappeler cet aspect des choses. Et quelque soit les demandes d’intervention que je vois repousser comme les champignons après la pluie, je persiste néanmoins dans cette manière de voir, car je pense qu’il est de toute manière plus juste pour les droits des créateurs sur lesquels nous nous penchons ce soir.

Lionel Tardy — Pour repréciser ce qu’a dit Jean Dionis, à l’heure actuelle en France, les œuvres (monuments, sculptures, peintures murales…) sont protégées par le droit d’auteur et elles le sont même, et c’est là tout l’intérêt de cet amendement, lorsqu’elles sont placées dans la rue. Il est impossible d’en publier des photographies sans autorisations de l’auteur ou de ses ayants-droit. Alors, je vous prends des exemples, puisque personne n’en a cité : publiez sur votre blog une photo de la Géode, du Stade de France, du Musée d’Orsay ou du Centre Pompidou devrait normalement donner lieu à une demande préalable et à un paiement de redevances. Et encore, dans ce cas-là, on a des architectes qui sont connus. Bon courage pour demander l’autorisation aux ayants-droit de celui qui a bâti votre mairie et dont personne ne connaît le nom. Vous voyez un petit peu l’absurdité. Je rappelle que des pays comme l’Allemagne, l’Espagne, l’Irelande (on a demandé des noms) Israël ou le Pérou ménagent une exception au droit d’auteur pour les bâtiments ou les œuvres d’art qui sont situés dans la rue et c’est donc tout le sens de cet amendement liberté de panorama.

[Le Nouveau centre demande l’organisation d’un scrutin public.]

Jean Dionis du Séjour — L’argument que je retiens de Marcel Rougemont et de Martine Billard c’est de nous dire, et en ce sens ils ont raison, il manque une étude d’impact à cette affaire-là. On peut entendre cet argument. Mais honnêtement, on veut créer un mouvement et une dynamique parlementaire. On a le temps. Il va y avoir deux navettes. L’étude d’impact, le sénat va pouvoir la faire. Nous, on va pouvoir retravailler dessus. Aujourd’hui, est-ce qu’on veut ou non bouger cette législation complètement exorbitante et complètement archaïque ? Voilà la question qui est posée. Et donc, d’ici là, vous aurez l’étude d’impact du sénat, elle reviendra ici. Ça nous appartient en tant qu’assemblée souveraine de dire on remet à niveau du droit européen la France, en demandant la liberté de panorama.

Marie-Hélène Thoraval — Je ne peux pas douter de l’intérêt que vous ayez pour notre patrimoine. Mais, je ne peux pas comprendre que vous puissiez réduire cet intérêt à un amendement à discuter ici à l’assemblée ce soir, sans avoir fait des études antérieures, sans avoir voulu, souhaité, travailler sur des expertises qui permettent d’avoir une objectivité nécessaire, Monsieur Dionis, par rapport à la problématique que vous avez proposé.

Marcel Rogemont — Moi je veux simplement dire à mon collègue que la simple profération de l’archaïsme ne suffit pas pour définir une argumentation. Dans l’amendement qui est proposé, ce qui est tout de même proposé c’est la commercialisation de l’œuvre, à partir de l’œuvre qui est en train d’être permise. Je crois que ça va bien au-delà de simplement dire ceci-cela. Et c’est pourquoi je pense que la simple profération de l’archaïsme ne suffit pas à emporter mon consentement.

Le président de séance — Je vais mettre aux voix l’amendement 22. Le scrutin est ouvert. Le scrutin est clos. Voici les résultats du scrutin. Votants, 30 ; suffrages exprimés, 30 ; majorité absolue, 16 ; pour, 7 ; contre, 23 ; il est rejeté.

jeudi 20 octobre 2011

Wikipédia, c'est formidable

Le blogger est comme tout-le-monde. Il parle plus facilement (et plus longuement) de ce qui ne va pas que de ce qui va. A sa décharge, le lectorat pense souvent comme lui. J'ai reçu dix à vingt fois plus de visites sur mes compte-rendus des mésaventures de la wikipédia italienne ou d'une application polémique de la Wikimedia Foundation que sur le récit de la réhabilitation d'un portail.

Quelqu'un qui traînerait sur mon blog, aurait peut-être l'impression que, décidément, rien ne va sur Wikipédia. Pour m'amender, je vais procéder comme mon collègue LittleTony et évoquer une bonne nouvelle. Elle tient en une illustration :


Le « Euphante » dont il est question constitue le sujet de mon dernier (court) BA. Il s'agit d'un philosophe, rhéteur et tragique grec du IVe siècle dont nous ne savons presque rien. Le hasard de la transmission n'a pas favorisé son œuvre : aucun de ses écrits n'a été conservé ; en fait les seuls témoignages existants tiennent en six pauvres petites mentions.

Autant dire que presque personne ne connaît Euphante — tout au plus une cinquantaine d'hellénistes professionnels et amateurs dans le monde entier. Peut-être devrais-je conjuguer ce « connaît » à l'imparfait.

Le 11 octobre, l'article passe comme tout BA sur la page d'accueil. Les consultations sont multipliées par 50. Si l'on tient compte de tous ceux qui ont survolé le petit extrait disposé en page d'accueil, on peut légitimement supposé que plusieurs milliers d'internautes ont eu le nom d'Euphante en tête au cours de cette journée.

Plusieurs milliers de lecteurs. Depuis sa disparition, il y a 2300 ans, Euphante n'a jamais eu une telle audience. Il aurait dû rester coincé dans les rangements des bibliothèques universitaires. Et le voilà qui devient familier d'une fraction du public généraliste.

Wikipédia, c'est formidable.

mercredi 19 octobre 2011

Le biais suppressioniste

Il y a de ces jours où les coïncidences s'accumulent. C'est peut-être la preuve qu'elles ne sont pas fortuites.

Cet après-midi j'étais en train de fignoler un article consacré à un philosophe grec oublié (ma spécialité, quoi…). Le bonhomme n'a jamais été très médiatisé depuis 2300 ans : on a juste de lui un petit paragraphe très douteux chez Diogène Laërce et des mentions aléatoires sur un papyrus mal conservé. Heureusement, les hellénistes ont quand même trouvé de quoi écrire des articles. En fait, ils font même mieux que ça : ils s'engueulent. Avec toutes ces belles petites disputatios épistémologiques, mon petit article trouve la matière nécessaire pour s'orienter vers un BA voire un AdQ. Tout va bien.

Au passage, je commence à me renseigner sur les protagonistes du conflits (en particulier pour rétablir leur prénom : mes sources bibliographiques ont la sale habitude de ne se cantonner qu'aux initiales). Et l'air de rien je me dis : pourquoi ne pas wikifier ? créer des articles correspondants à tous ces braves gens qui, la communauté hellénistique n'étant pas surpeuplée, reviennent vaguement d'un article à l'autre ? Ce serait certainement intéressant de voir, par exemple, que le Tiziano Dorandi qui est mentionné ici a commis un excellent traité sur les méthodes d'écritures dans l'antiquité. Ou, plus prosaïquement, que le mystérieux « Concolino Mancini » dissimule en fait « Bianca Concolino Mancini » (toujours cette habitude d'omettre les prénoms : il m'a fallu un peu de temps pour les lier l'un à l'autre).

Il ne faut qu'un demi quart de seconde pour qu'une petite voix m'arrête sec. Et cette petite voix dit : critères. Ben oui, il y a peu de chance que les quelques noms mentionnés dans l'article puissent respecter les critères d'admissibilité des chercheurs : à ma connaissance, ils n'ont pas reçu de prix, et ce serait pousser un peu trop loin les choses que de considérer qu'ils font référence dans le domaine considéré ou qu'ils ont produit une théorie largement diffusé. Pourtant les sources de qualité ne manquent pas. Tiziano Dorandi a mis en ligne un CV très complet diffusé par le CNRS (avec l'exigence scientifique que cette diffusion suppose).

Bref, sauf si je tiens absolument à perdre mon temps, je ne vais pas m'amuser à créer des articles qui ont toutes les chances de passer en PàS et de fortes probabilités d'être supprimés. Tant pis pour les hellénistes dont les noms ne seront jamais bleus, verts ou rouges mais noirs.

Or, quelques heures plus tard, je vois s'ouvrir une section du bistro consacrée au chimiste Édouard Herzen. Un contributeur s'interroge sur le type de bandeau d'admissibilité à placer sur l'article. A la lecture de cette demande, Kropotkine113 se sent pénétré d'un certain sentiment d'incrédulité :

O_o Un type qui a participé à 6 congrès Solvay dont les mythiques premier et 7e ? Ça devient vraiment très compliqué d'être admissible sur Wikipédia…

Si l'on veut une explication de texte la voici : les congrès solvay dont il est question réunissaient l'élite de l'élite de la recherche en physique et en chimie. Les plus grands sont passés par là et leurs échanges ont fortement contribué à l'élaboration de la mécanique quantique. Quasiment tous les membres des premiers congrès sont wikifiés, à l'exception de quelques figures un peu négligées comme cet Edouard Herzen. C'est peut-être afin de combler ce lien rouge solitaire dans de nombreuses listes toute bleues que Cantons-de-l'est a entrepris la création de l'article.

Sur le même bistro, Kirtap soulignait d'ailleurs que les critères d'admissibilité des écrivains sont souvent mésinterprétés. Il ne suffit pas d'avoir écrit deux ouvrages à compte d'éditeur pour avoir son article sur wikipédia. Il faut encore que ces ouvrages aient donné lieu à des critiques significatives dans des médias de portée nationale.

Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce biais suppressioniste est légèrement décourageant. L'un des principaux moteurs de l'extension de wikipédia, la wikification, devient progressivement inopérant : l'on hésite [et je me mets dans ce « on » communautaire] non seulement à créer un article, mais à donner la possibilité d'en créer. Alors que l'extension exponentielle de la mémoire numérique abolit toutes les barrières techniques de la conservation du savoir, la communauté se crée ses propres barrières virtuelles.

Pendant longtemps, wikipédia risquait de succomber à une espèce de démagogie, celui de laisser n'importe qui écrire n'importe quoi. En conséquence, on a mis en place toute une série de garde-fou (avertissements, patrouille, critère…) qui ont largement donné la preuve de leur efficacité.

J'en viens à me demander si on ne cède pas à l'excès inverse : décalquer l'imprimé alors qu'on a les moyens de faire mieux. Wikipédia se doit de prolonger ses prédécesseurs non seulement en qualité (la plupart des articles de l'Encyclopedia Universalis seraient de simples ébauches ici, tandis que le niveau des Bons Articles se rapproche de plus en plus des articles scientifiques de revue à comité de lecture) mais aussi en quantité.

Nostalgie de l'imprimé aidant, on prend pour une règle d'or ce qui n'était qu'une contrainte : celle de devoir résumer le monde en une vingtaine de volumes.

samedi 15 octobre 2011

Il dilemma

Tout a peut-être été dit sur le blackout de la wikipédia italophone.

Grâce aux apports et à la réactivité remarquable de plusieurs wikipédiens (Serein, Moyg, Darkoneko, Mandariine…) j'ai pu esquisser un rapport assez complet de l'affaire. Plusieurs analyses de bonne qualité sont rapidement apparues : je vous renvoie toujours aux excellents articles de Jean-Marie le Ray et de Camille Gévaudan, ainsi qu'au très bon billet du Choix du Chaos. Les erreurs colportées par une bonne partie de la presse ont été finalement corrigées. La réception francophone de l'événement est à-peu-près assurée.

Tout a peut-être été dit. Et pourtant, l'on s'interroge encore : le blackout était-il vraiment la seule solution envisageable ? Les italophones n'ont-ils pas surestimé les dispositions du comma 29 ? Et de toute manière, ne valait-il pas mieux faire quelques concessions plutôt que de prendre le risque de s'engager politiquement ?

Ces interrogations pèsent lourd. Plusieurs contributeurs de valeur de la wikipédia francophone se sont inquiétés des effets potentiellement dévastateurs de ce précédent : acteur encyclopédique, wikipédia ne va-t-elle pas se muer en acteur politique ? Pour qualifier cette inquiétude, j'utiliserai volontiers l'expression de « Principe de Fondation ». Dans la première nouvelle du cycle de Fondation, Isaac Asimov présente le cas d'une fondation encyclopédique qui, sous la menace de divers envahisseurs, doit se muer en État organisé — donc se politiser. Pour assurer sa survie, Wikipédia (et par Wikipédia j'entends l'espace encyclopédique et non uniquement les chapters nationaux) devra-t-elle s'instituer, s'investir dans la société civile voire dans le jeu politique ?

L'un des huit bureaucrates de la Wikipédia francophone, Dr Brains, a soudainement arrêté de contribuer pour ne pas cautionner ce Principe de Fondation. Il résume son appréhension en ces termes :
Le projet Wikipédia, tel que je perçois désormais, ne sera plus jamais pareil […] "Wikipédia", et avec elle l'ensemble des wikipédiens et la Fondation Wikimedia, ont pris parti. Ils ont abandonné l'objectif initial de faire une encyclopédie. Ils pensent probablement que la fin justifiait les moyens, ou que c'était "juste pour cette fois". Mais ils se trompent. En prenant parti, en usant (et abusant) du pouvoir que leur conférait la gestion d'un site aussi important (à tout point de vue), ils ont mis le doigt dans un engrenage fatal. Ils ont goûté au pouvoir et en redemandent (ou le feront très bientôt). Ils ont perdu de vue le pouvoir corrupteur du pouvoir. Pas moi. Et je ne souhaite pas être lié par ce pacte faustien lorsque Méphistophélès viendra réclamer son paiement.
Venant d'un contributeur aussi estimé, cet avertissement pèse lourd. Cela m'incite à revenir un peu plus longuement sur les implications du Comma 29. En dépit de diverses rumeurs d'abrogation, il reste toujours en discussion. Le maintien d'un bandeau sur certains projets italophones comme it.wiktionnairy est là pour le rappeler.



Décortiquer le Comma 29

Comme me le soulignait Mandariine, le Comma 29 ne signifie pas grand chose en tant que tel. Il ne s'agit que d'une liste de modifications et d'adjonctions apportées à l'article n°8 de la loi du 8 février 1948. Cet article établit tout simplement le cadre légal du droit de réponse. Il spécifie une temporalité (dans les deux jours de l'avènement de la requête pour les quotidiens ; dès le second numéro suivant la semaine lors de laquelle est reçue la requête pour les périodiques), une publicité (les rectificatifs sont publiés dans leur intégralité, à condition que leur contenu soit limité à trente lignes, avec les mêmes caractéristiques typographiques) et une pénalité (Le défaut ou l'exécution incomplète de l'obligation prévue au présent article est punie d'une amende de trois millions à cinq millions de lires).

Que change le comma 29 à cette situation ? Le montage réalisé par Mandariine permet de se faire une juste idée des reformulations introduites. Ce qui importe en premier lieu, c'est l'élargissement du dispositif, qui ne concerne plus seulement la presse, mais également la télévision, la radio et surtout Internet.

Avant de nous appesantir sur le cas du numérique, faisons tout de même état des altérations apportées au droit de réponse en général. Le comma 29 fait en effet partie d'une loi plus large, dite Loi sur les écoutes, qui dans son ensemble vise à limiter les droits et protections des journalistes. En conséquence, il restreint une sorte de liberté par omission : le droit de réponse au droit de réponse. L'article n°8 n'empêchait nullement la rédaction de commenter le rectificatif. Ce serait désormais impossible. Les rectificatifs doivent être publiés sans commentaire dans leur intégralité. Sans commentaire : deux petits mots qui changent tout.

Pour les productions numériques, l'essentiel des dispositions sont fixées par un petit paragraphe qui, à force de circuler, commence à être bien connu. Je le cite de nouveau, pour rappel :

Pour ce qui concerne les sites informatiques, y compris les journaux et magazines diffusés par voie électronique, les déclarations ou les rectifications sont publiées dans les quarante-huit heures suivant la requête, avec les mêmes caractéristiques graphiques, la même méthodologie d'accès au site et la même visibilité que celles de la publication à laquelle elles se réfèrent.

Avec les éléments paratextuels et contextuels dont je dispose aujourd'hui, un commentaire mot-à-mot de ce texte me paraît envisageable. Procédons méticuleusement :

Le Per / Pour ce qui concerne introductif définit le champ d'application de la loi. Il est très large, voire volontairement vague : i siti informatici. Initialement, je me suis demandé, si l'adjectif informatici ne signifiait pas également informatif ou d'information. Ce n'est apparemment pas le cas. Si l'on en croit l'article du wiktionnaire italophone, il s'agirait d'un décalque du français informatique. Etant donné que tous les sites internet fonctionnent par des procédés informatiques, on en déduit que l'ensemble des productions numériques, quelles qu'elles soient, sont concernées par cette disposition.

Assez curieusement, cette indication est suivi par une précision dont la présence me paraît immotivée : ivi compresi i giornali quotidiani e periodici diffusi per via telematica — y compris les journaux et magazines diffusés par voie électronique. Je subodore que c'est peut-être un moyen de prendre également en compte les autres moyens de diffusion électroniques des journaux pure player (newsletter par exemple…). Rien n'est moins sûr. La précision vient peut-être juste marquer une insistance : les quotidiens et périodiques numériques sont en première ligne.

A la suite de ces deux subordonnées introductives, l'on trouve une phrase conjuguée, qui détaille la procédure à suivre (des déclarations ou rectificatifs doivent être publiés), la motivation de cette procédure (le dépôt d'une requête en diffamation) et sa temporalité (48 heures après le dépôt de la requête). Comme cela a déjà été amplement signalé, la requête n'est pas un jugement. Elle ne fait intervenir aucun intermédiaire judiciaire. Elle n'est du ressort que du seul diffamé.

Ce mode opératoire ne pose pas de problème dans le cadre de la loi n°8 du 8 février 1948. Il permet simplement à la personne concernée de communiquer son point-de-vue. Or, le Comma 29 déforme complètement cette intention initiale. D'abord, rien ne peut s'opposer aux déclarations et rectificatifs du diffamé : avec l'apposition du sans commentaire il n'y a plus de droit de réponse au droit de réponse. Ensuite, la structure-même des publications en ligne contribue à transformer la rectification en substitution.

En effet, celle-ci ne peut pas être rédigée n'importe comment : elle doit s'exprimer dans une typographie et un positionnement graphique semblable à la diffamation (con le stesse caratteristiche grafiche). Qui plus est elle ne doit pas être disposée n'importe où, mais doit être accessible sur la même page (la stessa metodologia di accesso al sito) et bénéficier d'une visibilité comparable (la stessa visibilita` della notizia cui si riferiscono).

Or, il n'y a qu'une manière de respecter pleinement ces trois critères de typographie, d'accès et de visibilité : remplacer la diffamation supposée par la déclaration du diffamé. Supposons que j'aie fait état des récents démêlés judiciaires de Silvio Berlusconi sur ce blog et que celui-ci m'astreigne à publier un texte rectificatif. Le respect de la typographie est relativement simple (tous mes billets sont écrits de la même façon). Celui de l'accès l'est moins : les billets ne sont pas seulement lisibles sur la page d'accueil mais également en tant que tel. Concrètement, un internaute peut accéder via Google ou un lien quelconque à ma diffamation, sans avoir à prendre connaissance du rectificatif. Il est donc nécessaire que le rectificatif soit positionné sur le même billet. On pourrait ainsi penser à une disposition comme suit, où l'addenda du diffamé précède (ou succède à) la diffamation :


Toutefois, ce ne peut être un simple addenda. Il doit bénéficier de la même visibilité. Même là, une parade paraît encore envisageable : la mise en regard des deux textes. En utilisant un code html adapté l'on pourrait obtenir le dispositif suivant :


En apparence ça marche. Les trois critères sont respectés : la déclaration dispose de la même typographie, du même accès et de la même visibilité que la diffamation. On a simplement oublié quelque chose : le sans commentaire. L'absence de commentaire implique qu'aucune observation ou constat, a fortiori diffamatoire n'accompagne la lecture du rectificatif. Bref, la seule solution possible, c'est la substitution telle quelle :



Wikipedia.it selon le Comma 29

Sur Wikipédia.it (et accessoirement sur l'ensemble des wikipédias linguistiques concernées par cette mesure), la procédure prendrait la tournure suivante. M. X découvre un article sur sa personne qu'il juge diffamatoire. Il fait savoir son intention de déposer une requête. Là, la communauté peut réagir de trois manières.

La plus simple et la plus rapide consiste à donner raison à M. X (qui agit après tout en conformité avec la loi) et publier son rectificatif. Si l'on applique parfaitement les critères sémiotiques du comma, le rectificatif ne peut que se positionner à la place du passage contesté. Le paragraphe sur « M. X et l'affaire Y » disparaît, au profit d'une « Mise au point sur l'affaire Y », précédée d'un bandeau spécifiant que le texte ne doit jamais être modifié. Trois des cinq principes fondateurs sont enfreints. Le rectificatif n'est en effet pas encyclopédique : c'est un texte brut que l'on peut légitimement tenir pour un travail inédit. Il ne respecte pas davantage la neutralité de point-de-vue : un paragraphe tout entier est consacré à défendre une « thèse » qui n'est généralement pas corroborée par les sources secondaires disponibles. Enfin, il contrevient au fameux « n'hésitez pas » puisque le paragraphe ne sera jamais modifiable.

Une autre solution, un peu plus délicate à mettre en place, consiste à supprimer l'article. Peu importe le fait que M. X. soit quelqu'un de notable : mieux vaut ne pas en parler du tout que d'en parler d'une manière non encyclopédique. Cependant, on ne saurait passer une procédure de suppression normale (sa durée excède généralement les 48 heures requises). Les administrateurs se devront de réagir vite, sans prendre le temps de consulter les auteurs (qui peuvent le prendre assez mal). En outre, il n'est pas totalement certain que le diffamé ne se satisfasse complètement de cette résolution : si il est tenace, il peut encore demander la publication du rectificatif afin de réparer le préjudice passé.

La dernière solution, consiste à rechercher la confrontation. Au terme des 48 heures, M. X constate que son rectificatif n'est toujours pas publié et que la diffamation est toujours en place. Il en appelle au tribunal qui lui donne logiquement raison et réclame le paiement de l'amende à… qui au juste ? Structure collaborative, le wiki dilue fatalement la responsabilité. Le juge peut tenter d'incriminer la Fondation Wikimédia ou son chapter italien, Wikimedia Italia même si leur culpabilité reste difficile à prouver (l'une et l'autre n'ont aucun pouvoir éditorial). Plus logiquement, il peut réclamer l'identification des « auteurs » du paragraphe diffamatoire et établir une sorte de barème selon l'importance de leurs contributions. Les 12000 euros peuvent être subdivisés en une cinquantaine ou une centaine de lots : une IP qui a rédigé l'essentiel de l'article se doit d'en payer 4500, un contributeur qui a corrigé un accent (et donc pris la peine de survoler le texte sans prendre en compte sa portée diffamatoire) 25 etc. Les check-user sont mobilisés pour identifier tout ce monde-là.

A terme, la Fondation ou Wikimedia Italia peuvent engager une procédure judiciaire en arguant de la véracité du paragraphe et en réclamant le remboursement de l'amende. Cette procédure a toutes les chances d'aboutir (les liens entre M. X et l'affaire Y sont bien avérés) mais elle prendra vraisemblablement… beaucoup de temps (plusieurs mois voire plusieurs années).

Autant dire que c'est typiquement le genre d'initiative qui décourage la collaboration. Surtout que rien n'indique que ces dispositions ne s'appliqueront qu'aux personnes vivantes. Des organisations, des entreprises, des partis politiques peuvent également réclamer le retrait d'informations dévalorisantes à leurs yeux. Des articles à portée géographique qui indiquent par exemple que tel terrain se trouve en zone inondable peuvent être également dans le collimateur. Bref, des pans entiers de l'encyclopédie en ligne devront disparaître pour prémunir des contributeurs passablement dégoûtés.

Bon il va sans dire que j'ai pris l'option la plus sombre : celle de l'application stricte du texte. Il se peut qu'un décret d'application postérieur en modère la portée. Il se peut aussi, que personne n'en use contre Wikipédia de peur d'être embringué dans une aventure judiciaire d'une complexité singulière. Dans tous les cas, cela reste une véritable épée de Damoclès : sans lancer de requêtes, des diffamés peuvent facilement faire du chantage au comma 29.


Suspension du jugement

Ce qui est manifeste ici, c'est que cette loi n'a pas été conçue par des législateurs familiers du fonctionnement d'Internet. Ils ont extrapolé d'après ce qui existait déjà pour la presse papier, laissant de côté un élément essentiel : la permanence des publications en ligne. Comme j'en faisais état sur un billet consacré à l'historien Benedict Anderson, le journal est éphémère : il cesse sémiotiquement d'exister au terme d'une périodicité pré-définie. Au lendemain de sa parution un quotidien n'est plus un quotidien : c'est au mieux un document historique, au pire un bout de papier. La substitution de la diffamation supposée par le droit de réponse est techniquement impossible : elle ne peut que se faire métaphoriquement (en reprenant les mêmes caractères typographiques, en la positionnant à un emplacement similaire). Sur Internet, la métaphore devient réalité : la diffamation disparaît au profit du rectificatif.

Fallait-il pour autant répondre à cette disposition imbécile par un blackout ? Plus le temps passe, plus j'hésite à formuler un jugement définitif. Le blackout est dangereux, le comma 29 bien plus dangereux encore. La question n'est plus de savoir si l'on respecte au non le principe de Neutralité de point-de-vue mais ce qui le sauve le mieux : une suspension temporaire effective ? ou l'éventualité d'une suspension définitive ? Rien n'est simple. Les italophones ont dû souvent retourner la question dans tous les sens avant d'adopter une résolution qui nous a paru, sur le coup, particulièrement abrupte.

Il importe à mon avis que cette résolution extraordinaire le reste — extraordinaire. C'est une réaction de survie. J'espère qu'aucun projet Wikimédia ne se trouvera à nouveau contraint d'y avoir recours.

jeudi 13 octobre 2011

Déclinaison…

Wikipédia et ses projets-frères de la fondation wikimédia composent un vaste sujet. Trop vaste, sans doute, pour un seul blog. C'est la raison pour laquelle j'ai commencé, depuis une semaine, à décliner ma présence périphérique. On se retrouve maintenant avec trois infrastructures distinctes :

1. Wikitrekk, soit un blog wikimédien à destination des wikimédiens francophones, comme il en existe déjà une cinquantaine d'autres.

2. International Wikitrekk, un blog wikimédien in english. Recensé depuis peu sur le Planet anglophone, il tente de jouer un petit rôle d'ambassadeur et de médiateur entre les diverses communautés linguistiques. A ce jour, il recueille notamment mes diverses analyses et prises de position autour de l'Image Filter, ainsi qu'une traduction de mon rapport sur le blackout de la Wikipédia italienne.

3. Hotel Wikipedia, un blog de Rue89 qui vient d'ouvrir hier soir (je remercie au passage la rédaction pour avoir placé mon premier billet en une du site : il a attiré en quelques heures autant de visites que Wikitrekk au cours de ses deux premiers mois d'existence). L'exercice ici est finalement assez comparable à International Wikitrekk : il s'agit de traduire, non plus d'une communauté vers l'autre, mais de l'intérieur vers l'extérieur. J'ai tenté de me déprendre du lexique wikipédio-wikipédien (ce qui n'est pas si évident), pour aborder l'objet wikipédia en termes généralistes. Ceux qui suivent déjà Wikitrekk n'y apprendront pas beaucoup de faits nouveaux. Plus que le texte, ce qui importe, c'est le contexte : par exemple, j'ai resitué l'Image Filter comme une réponse de la Wikimedia Foundation aux des diverses entreprises de moralisation d'Internet.

Et à titre de bonus, mentionnons également une sorte de plate-forme bis, Exfictions. Elle héberge mon wiki-roman-feuilleton, création numérico-littéraire in progress qui en est à son 19e épisode (d'ailleurs, elle aurait bien besoin d'être un peu réactualisée).

jeudi 6 octobre 2011

La fin temporaire de la Wikipédia Italienne…

On est parfois animé d'étranges intuitions. Lorsque Moyg m'informa le 4 octobre de l'existence d'un Communiqué des utlisateurs italiens via Tweeter, je sentis quasiment sur le coup que quelque chose se préparait. Moins d'une demi-heure plus tard, vers 16h30, je publiais la première mouture d'un billet qui ne cessa de s'enrichir au fil des heures, ouvrais une section idoine sur le bistro du jour et traduisait rapidement la version anglaise du manifeste sur une page personnelle. Je commençais parallèlement à m'initier aux fins mystères de la législation italienne et découvrait notamment ce fameux Comma 29, qui paraissait être la cause de tout. Je ne savais pas très bien ce qui motivait ma soudaine hyperactivité. J'allais vite le comprendre. Aux alentours de 19-20h00, la nouvelle la plus étonnante qui soit tomba : la wikipédia italienne ne répondait plus. L'intégralité des 700 000 articles de la quatrième plus grosse Wikipédia redirigeaient vers le Communiqué.

Ainsi s'ouvrait pour moi une séquence assez folle qui se chiffre en une centaine de tweets, une vingtaine d'éditions sur mon billet, une dizaine de demandes de rectifications envoyés à des journaux francophones mal informés et, probablement, un bon milliers de pages consultées des plus diverses (blogs italiens, pages méta, textes de loi…). Séquence qui n'aurait jamais eu lieu, sans doute, sans l'appoint de Serein, véritable informatrice de choc qui m'a communiqué la plupart des liens présentés ici.

Dans l'intervalle, ma petite traduction personnelle devenait, après quelques aménagements, la traduction officielle du communiqué italien. A force d'être relayé, mon blog wikipédien assez pointu s'ouvrait à un public généraliste et inattendu.

Nous arrivons maintenant au terme de la séquence événementielle. Depuis cette nuit des rumeurs circulent comme quoi le Comma29 serait prochainement abrogé. L'accès à la wikipédia italienne a été rétabli dans le courant de l'après-midi. Enfin, vers 20h00, le dernier maillon de la chaîne tombe : le Comma29 ne concernerait plus les blogs et sites non professionnels. Wikipédia.it est hors de cause. Le principe de neutralité est sain et sauf.

L'événement se présente maintenant à nous comme une totalité close. Le temps est venu de poser nos constats et nos pensées. D'intégrer le flux de l'information dans une ébauche de raisonnement ordonné.

Le Comma 29

Grâce à la collaboration de Mandariine, j'ai finalement publié une traduction française correcte de la mesure par laquelle le scandale est arrivé : le Comma 29. De quoi s'agit-il au juste ? D'un simple alinéa, complètement subsidiaire en apparence, à la loi sur les écoutes. Jean-Marie le Ray a retracé très clairement l'itinéraire tortueux de cette loi destinée à limiter les investigations des journalistes. Un premier projet est déposé dès le 30 juin 2008. Approuvé par les deux chambres deux ans plus tard en juin 2010, il est finalement mis en veilleuse par Berlusconi lui-même sous la pression de l'opinion publique. Trois ans et demi après la tentative initiale, une nouvelle mouture débarque devant les chambres.

Le texte, assez chargé, se compose de 42 alinéas. On devine à le lire, tout un entrelacs de strates archéologiques où suggestions, ruses et compromis s'entassent les uns sur les autres. L'un des alinéas, le 29e, apparemment anodin, dissimule l'une des mesures les plus liberticides émise par un gouvernement occidental contre les nouveaux médias informatiques et numériques.

Le petit (a) introductif stipule en effet que
Pour ce qui concerne les retransmissions radiophoniques ou télévisuelles, les déclarations ou les rectificatifs sont effectués conformément à l'article 32 en vigueur, relatif aux services audiovisuels ou radiophoniques, du décret-loi n° 177 du 31 juillet 2005. Pour ce qui concerne les sites informatiques, y compris les journaux et magazines diffusés par voie électronique, les déclarations ou les rectifications sont publiées dans les quarante-huit heures suivant la requête, avec les mêmes caractéristiques graphiques, la même méthodologie d'accès au site et la même visibilité que celles de la publication à laquelle elles se réfèrent.
Concrètement, chaque fois qu'un individu s'estime diffamé par une publication en ligne (un billet de blog ou… un article de wikipédia), il lui suffit de déposer une requête au tribunal pour que la publication en question soit automatiquement modifiée dans le sens souhaité par l'individu en question ou supprimée. Si la modification ou la suppression n'intervient pas dans cette plage de temps assez réduite, le site sera sanctionné. Pour illustrer cette procédure absurde, Jean-Marie le Ray imagine la situation suivante :
En clair, selon la version actuelle discutée au parlement italien, si j’écris dans un de mes billets, entre autres, que « Silvio Berlusconi est actuellement mis en examen pour corruption et pour favoriser la prostitution de mineures » et que la chose ne lui plaît pas, je serai obligé de publier n’importe quelle déclaration qu’il m’enverra et de la laisser en ligne à la place de mon texte.
Une entreprise collaborative comme Wikipédia.it est clairement menacée par une telle procédure. Cela contrevient au second principe fondateur, la neutralité de point-de-vue. L'article d'une personne vivante n'a pas à être promotionnel ou péjoratif : il se doit simplement de recenser ce qui est dit de notable à son propos. En outre, comme le rappelle Moyg, la notion de diffamation peut être comprise en un sens très large. Par-delà les passifs judiciaires, on peut également tenir le rappel de ses échecs comme diffamant. A partir du moment où la personne visée est seule juge du préjudice commis, tous les excès sont possibles.

Par ailleurs, les bénévoles sont démunis face à un arsenal juridique aussi lourd. Des dizaines de milliers d'articles portent sur des personnes vivantes. Si plusieurs centaines d'entre elles décidaient de porter plainte, la communauté serait proprement submergée. Les amendes prévues en cas de non-réponse sous les 48 heures ne sont pas légères. Le blogger italien Guido Scorsa a émis une évaluation de l'ordre de 12 000 euros. Etant donné les moyens financiers assez restreints dont dispose toute association bénévole, il suffirait d'une vingtaine d'impayés pour que Wikimedia Italia (si tant est qu'elle soit tenue pénalement responsable) dépose le bilan.

Faute d'une adéquation avec la nature décentralisée d'Internet, la loi peut rester lettre morte. Abordant le cas de Wikipédia.it, un article de la Repubblica met en évidence l'embarras futur des tribunaux qui auront à traiter ces requêtes en diffamation :
Qui seront les responsables qui devront répondre aux demandes de rectifications sous 48 heures, étant donné que les utilisateurs sont anonymes et volontaires ? Comment publier concrètement ces rectifications ? Et qui devra payer les éventuelles amendes ? Les utilisateurs, les administrateurs (qui sont également des utilisateurs volontaires) ou la Wikimedia Foundation (mère de tous les projets et propriétaire des serveurs, qui siège en Californie.
Même si cette dilution de la responsabilisation le rend le comma 29 quasi-inapplicable dans les faits, sa simple existence risque de provoquer des dégâts considérables, peut-être irréparables. Guido Scorsa craint en effet l'avènement d'une censure induite où, par crainte de faire face à une requête juridique, les internautes modifieraient par avance la teneur de leurs publications :
Les bloggers seront — sauf exception — incités à rectifier « par peur » (…) Imposer une obligation de rectification à l'ensemble des productions non-professionnelles de l'information revient à fournir aux ennemis de la liberté d'expression une extraordinaire arme de pression — sinon de menace — pour réduire au silence les voix dissidentes.

Vers le blackout

Rectifions d'emblée une erreur assez répandue : la Fondation Wikimédia n'est en rien responsable de ce blackout. Elle l'a soutenu après coup (nous y reviendrons), mais elle ne l'a en aucun cas initié, comme l'a laissé accroire une bonne partie de la presse francophone.

La décision est prise, comme sont systématiquement prises les décisions sur un wiki : consensuellement. Le 3 octobre au soir, Vito ouvre une page de discussion intitulée Comma 29 e Wikipedia. Il ne prend pas la peine de résumer les problèmes considérables que soulève cette mesure (Stringendo). Il présente deux contre-mesures possibles : la fermeture du site et l'affichage systématique d'un communiqué ; le maintien du site et l'affichage systématique du même communiqué selon des modalités qui restent à définir. La très grande majorité des avis exprimés allaient en faveur de la première. Il y a certes eu quelques désaccords, mais finalement assez modérés comme en témoigne la position d'Eustace Bagge :
Opposé au blackout de tout le site. Par contre, il pourrait s'avérer utile de masquer les articles consacrés aux personnes vivantes, si les problèmes ainsi formulés venaient à se poser concrètement.
Dans l'ensemble, le consensus est atteint. Un italophone évoque même un consensus sans précédent, par-delà toutes les affiliations politiques. En consultant la page de discussion, l'on constate effectivement que les avis exprimés vont au-delà de la proposition initiale, limitée à seulement 24h. Certains pensent qu'une durée aussi courte ne pourra être efficace et proposent un blackout sine die. D'autres s'en tiennent au jour unique. On s'accorde finalement sur moyen terme : 48 heures. Par conséquent, sauf prolongation imprévue, l'accès à Wikipédia.it sera rétabli le 6 octobre en début de soirée.

Quoiqu'on puisse penser du bien-fondé du blackout, on ne peut nier son efficacité. Consulté près de 10 millions de fois, le Manifeste est soutenu par une bonne partie de la société civile. Une page Facebook tout juste créée, Rivogliamo Wikipedia est déjà soutenue par plus de 200 000 personnes. Le hashtag #wikipedia est devenu le 3e plus employé sur le twitter italien, passant devant #Moody, signe que la défense de l'encyclopédie libre est devenu un enjeu social plus médiatisé que la décrépitude de l'économie nationale.

Les autorités publiques en ont immédiatement tiré les conséquences qui s'imposent. Il y a quelques heures, un député du Parti de la Liberté Roberto Cassinelli, connu pour ses bonnes relations avec les mondes numériques, a déposé un nouvel amendement contre les dispositions les plus liberticides du Comma 29. Celui-ci spécifierait que les requêtes en diffamation ne permettent pas de modifier le texte initial, mais simplement d'y apposer une « Réponse » bien en vue et sans commentaire. Toutefois, selon Wikimedia Italia, cet amendement ne suffirait pas à régler le problème. A la différence d'un blog, l'infrastructure wikipédienne n'est pas adaptée pour mettre en valeur une telle réponse : les réclamations et remarques sont déposées dans une page de discussion disjointe de la page principale.

En raison de ces retournements, la communauté italophone s'est interrogée sur la nécessité de maintenir le blocage de 48 heures. A priori, les discussions, s'orientaient vers un maintien ferme du plan initial :
in ogni caso non bisogna mollare: sappiamo quali sono i rischi / Dans tous les cas, nous n'avons pas intérêt à nous arrêter là : nous en connaissons très bien les risques.
En fin de compte, le service est rétabli aux alentours de 14h00, soit approximativement cinq heures avant l'achèvement des deux jours initialement planifiés. La mobilisation ne cesse pas pour autant. Un large bandeau d'explication est disposé sur l'ensemble des pages et articles de l'encyclopédie :
Le premier paragraphe résume le Communicato dans ses grandes lignes. Les deux suivants font un point sur la situation actuelle. En voici un essai de traduction :
Les 4, 5 et 6 octobre, les utilisateurs de la Wikipédia en langue italienne ont jugé nécessaire de bloquer l’accès à l’encyclopédie afin de souligner qu’un projet de loi en cours d’approbation au parlement porterait atteinte à la neutralité de Wikipedia (vous trouverez ici le projet adopté par la chambre des députés le 11 juin 2009, puis modifié au Sénat le 10 juin 2010 ; et ici les amendements proposés).

Plusieurs amendements ont été proposés, mais aucune des modifications suggérées n’a été définitivement adoptée. Nous ne savons pas si le vote de la loi sous sa forme originelle — et donc la destruction d'une grande partie du travail entrepris sur Wikipédia — est complètement exclu.

Nous remercions tous ceux qui ont soutenu notre initiative, qui vise exclusivement à la sauvegarde d’un savoir libre et neutre.

Internationalisation de la question italienne

La Wikimedia Foundation a fait rapidement part de son soutien à l'initiative des italophones. La directrice générale du Conseil d'administration de la Fondation, Sue Gardner a clairement conforté cette initiative :
Il semble clair que la loi proposée nuirait à la liberté d'expression en Italie et que, par conséquent, les wikipédiens italiens ont entièrement raison de s'y opposer. la Fondation Wikimédia soutiendra leur position.
Dans une même optique, l'avocat Mike Godwin (notamment connu pour avoir formulé la fameuse loi de Godwin) estime que ce blackout total constitue une réponse adaptée aux législations répressives :
Ayant eu affaire à diverses espèces de censures gouvernementales pendant plus de 20 ans, j'en viens à penser que des actions plus spectaculaires ont plus de chances d'inciter un gouvernement à changer ses orientations.
Cette action plus spectaculaire a eu au moins un effet immédiat : internationaliser un enjeu qui demeurait jusqu'alors italo-italienne. On trouve maintenant des références au Comma29 sur la presse anglaise, allemande, suisse… En France, Le Monde en a fait état dans son BigBrowser (peut-être à mon initiative : je les avais alerté par voie de mail quelques heures plus tôt), de même que Le Figaro, Atlantico, Métro… Toutes ces publications colportent cependant une imprécision regrettable : elles attribuent le blackout à la Fondation Wikimédia ou à Wikipédia comme entité indéfinie, alors que la décision a été uniquement prise par la communauté italophone. Citons néanmoins, à titre de contre-exemple, le cas exemplaire de Numérama qui, sitôt que nous lui avons adressé une demande de correction, a repris son article de fond en comble. Sammyday vient également de me signaler deux autres traitement médiatiques corrects de cette situation ici et . La meilleure publication francophone sur le sujet restant à mon avis l'article de Jean-Marie le Ray pour l'Observatoire des médias que nous avons d'ailleurs amplement cité.

Les autres communautés wikipédiennes n'ont pas non plus tardé à réagir. Sur Wikipédia.de, une Solidaritätserklärung mit dem italienischen Wikipedia-Streik (littéralement Déclaration de solidarité avec la grève de la Wikipédia italienne) a déjà recueilli plusieurs centaines de signatures d'utilisateurs. De son côté, Wikimedia France se déclare solidaire de l’action de la communauté italienne. La wikisphère francophone a rapidement suivi avec les billets de Darkoneko ou de Wikirigoler, ainsi qu'une excellente analyse du Choix du chaos sur les stratégies envisageables des acteurs encyclopédiques.

Plus anecdotiquement, mon blog reçoit depuis avant-hier soir un important afflux de visiteurs chinois : l'affaire du comma 29 ne manque pas de rappeler, sur un mode mineur, le contrôle étroit qu'exerce la RPC sur l'Internet chinois. L'enjeu n'est plus seulement local, mais universel.

Face à l'absurdité de certaines décisions-restrictions étatiques, l'on assiste à l'émergence d'une prise de conscience globale. La Fondation Wikimédia vient ainsi d'introduire une notion nouvelle : le Project-Wide protest, soit littéralement, la revendication-à-l'échelle-d'un-projet. Un résumé de deux lignes précise sa nature en ces termes :
La neutralité est un principe fondateur des projets de Wikimédia. Néanmoins, dès lors que le bien-être d'un projet précis est significativement menacée, la communauté peut impliquer le wiki dans une contestation globale, afin d'attirer l'attention publique sur cet enjeu.
On voit ainsi se dessiner l'ébauche d'un concept juridico-encyclopédique, déjà sous-entendue par cette subtile interrogation des utenti :
Nous souhaitons que Wikipédia reste libre et ouvert à tous, parce que nos articles sont aussi vos articles — nous sommes toujours resté neutre, pourquoi veut-on nous neutraliser ?

mardi 4 octobre 2011

Wikipedia.it sur le point de disparaître ?

Depuis hier soir, la Wikipédia italienne ne répond plus. Toutes les consultations pointent sur la même page : un Manifeste alarmant rédigé consensuellement par l'ensemble des contributeurs italiens qui a été consulté plus de 8 millions de fois (les francophones peuvent lire ici ma version française, introduite depuis sur Wikipedia.it) La situation est sérieuse :
La Wikipédia en langue italienne risque de ne plus être capable de maintenir le service qui, au fil des années, s'est avéré si utile pour vous, et dont vous vous attendiez à disposer encore maintenant. Pour l'heure, l'article que vous cherchez existe toujours, mais le risque existe qu'il disparaisse prochainement
Que se passe-t-il exactement ? Wikipedia.it ne manque pas de visiteurs ni de contributeurs. Comme le résume clairement une FAQ et une fine analyse de Jean-Marie le Ray, le problème est ailleurs : au parlement italien. Un projet de loi sur les écoutes téléphoniques qui traînait depuis bientôt deux ans est sur le point d'être adopté. Ses dispositions, qui peuvent encore être amendée sous 48 heures, limitent dans l'ensemble les droits des journalistes, mais également des internautes. En effet, l'article 29 (popularisé localement sous le nom de Comma 29) stipule que
Pour les sites informatiques, y compris les journaux quotidiens et les magazines diffusés par des moyens électroniques, les déclarations et les rectifications doivent être publiées dans les quarante-huit heures suivant le dépôt d'une requête, avec les mêmes caractères graphiques, la même méthodologie d’accès au site et la même visibilité que pour la publication à laquelle elles se réfèrent
Concrètement, chaque fois qu'un individu s'estime diffamé par une publication en ligne (un billet de blog ou… un article de wikipédia), il lui suffit de déposer une requête au tribunal pour que la publication en question soit automatiquement modifiée dans le sens souhaité par l'individu en question ou supprimée. Si la modification ou la suppression n'intervient pas dans cette plage de temps assez réduite, le site sera sanctionné.

Une entreprise collaborative comme Wikipédia.it est clairement menacée par une telle procédure. D'une part, cela contrevient à la neutralité de point-de-vue (toutes les informations mises en causes ne sont pas forcément des diffamations). D'autre part, les bénévoles sont démunis face à un arsenal juridique aussi lourd. Des dizaines de milliers d'articles portent sur des personnes vivantes. Si plusieurs centaines d'entre elles décidaient de porter plainte, la communauté serait proprement submergée. D'autant que, comme le souligne le blogger italien Guido Scorsa, chaque requête non exécutée dans les 48 heures entraîne ipso facto le paiement d'une amende de 12 000 euros.

Faute d'une adéquation avec la nature décentralisée d'Internet, la loi peut rester lettre morte. Abordant le cas de Wikipédia.it, un article de la Repubblica met en évidence l'embarras futur des tribunaux qui auront à traiter ces requêtes en diffamation :
Qui seront les responsables qui devront répondre aux demandes de rectifications sous 48 heures, étant donné que les utilisateurs sont anonymes et volontaires ? Comment publier concrètement ces rectifications ? Et qui devra payer les éventuelles amendes ? Les utilisateurs, les administrateurs (qui sont également des utilisateurs volontaires) ou la Wikimedia Foundation (mère de tous les projets et propriétaire des serveurs, qui siège en Californie.
En l'occurrence la Wikimedia Foundation a fait part de son soutien à l'initiative des italophones. La directrice générale du Conseil d'administration de la Fondation, Sue Gardner a clairement conforté cette initiative :
Il semble clair que la loi proposée nuirait à la liberté d'expression en Italie et que, par conséquent, les wikipédiens italiens ont entièrement raison de s'y opposer. la Fondation Wikimédia soutiendra leur position.
Dans une même optique, l'avocat Mike Godwin (notamment connu pour avoir formulé la fameuse loi de Godwin) estime que ce blackout total constitue une réponse adaptée aux législations répressives :
Ayant eu affaire à diverses espèces de censures gouvernementales pendant plus de 20 ans, j'en viens à penser que des actions plus spectaculaires ont plus de chances d'inciter un gouvernement à changer ses orientations.
Cette action plus spectaculaire a eu au moins deux effets immédiats. D'abord elle intensifie la prise de conscience de la société civile (le hashtag #wikipedia est devenu le 3e plus employé sur le twitter italien, devant #Moody…). Puis, surtout, elle internationalise une question qui demeurait jusqu'alors italo-italienne. On trouve maintenant des références au Comma29 sur la presse anglaise, allemande, suisse et, depuis peu, française. Les autres communautés wikipédiennes n'ont pas non plus tardé à réagir. Sur Wikipédia.de, une Solidaritätserklärung mit dem italienischen Wikipedia-Streik (littéralement Déclaration de solidarité avec la grève de la Wikipédia italienne) a déjà recueilli plusieurs centaines de signatures d'utilisateurs. De son côté, Wikimedia France se déclare solidaire de l’action de la communauté italienne. Plus anecdotiquement, mon blog reçoit depuis hier soir un important afflux de visiteurs chinois : l'affaire du comma 29 ne manque pas de rappeler, sur un mode mineur, le contrôle étroit qu'exerce la RPC sur l'Internet chinois. L'enjeu n'est plus seulement local, mais universel. Dans les commentaires de ce présent billet, Ludo met en évidence que de telles dispositions législatives affecteraient non seulement les articles publiés en italiens, mais aussi dans n'importe quelle langue :
La loi est italienne, en.wikipedia écrit aussi beaucoup de contenu sur des personnes italiennes qui pourraient porter réclamation […] les plus gros dégats seraient clairement sur it.wikipedia, mais pas que.
Même si cette internationalisation la rend quasi-inapplicable, le comma 29 risque de provoquer des dégâts considérables, peut-être irréparables. Guido Scorsa craint en effet l'avènement d'une censure induite où, par crainte de faire face à une requête juridique, les internautes modifieraient par avance la teneur de leurs publications :
Les bloggers seront — sauf exception — incités à rectifier « par peur » (…) Imposer une obligation de rectification à l'ensemble des productions non-professionnelles de l'information revient à fournir aux ennemis de la liberté d'expression une extraordinaire arme de pression — sinon de menace — pour réduire au silence les voix dissidentes.
D'où cet appel wikipédien lancé avec l'énergie du désespoir :
Nous souhaitons que Wikipédia reste libre et ouvert à tous, parce que nos articles sont aussi vos articles — nous sommes toujours resté neutre, pourquoi veut-on nous neutraliser ?

lundi 3 octobre 2011

Launching a French poll on the Image Filter

My latest post on the Image Filter has met a significant reception on Wikipedia.de. It is currently doing the headlines of the Kurier (a kind of german counterpart to the french Wikimag), along with the post of Achim Raschka, Iberty and Sue Gardner.


This flattering mention has attracted a consistent germanic frequentation on what used to be a franco-centric blog. Such a reception is a telltale sign of a germanophone eager to know the positions of other wikipedias and wikimedian projects on this touchy matter. For instance, Anneke Wolf confided that :

Ich denke, es bleibt abzuwarten, ob dies eine "deutsche" Frage bleiben wird / I believe that it remains uncertain whether this german matter will stay german.

Consequently, I decided to act and, preferentially, to act quickly. There are two kind of polls on the French Wikipedia. Both have their good points and specificities. The Prise de décision (literally Decision-Making) has immediate effects on the encyclopedic structure and organization : whatever is decided is immediately implemented. Yet, launching a Prise de décision is not an easy task. You have to accept to undertake a very long road. Sometimes, when issues are really touchy (like the Contestation of Admins' status), the process can take a whole year. The Sondage (literally Poll survey) can be set up very quickly by anyone, on any purpose. It does not entail any effective appliance of the proposal. It gives nevertheless a clear picture of the francophone community's opinion — exactly the kind of information I wanted to highlight.

A few hours ago, I accordingly launched a sondage on the following issue : do you want the Image Filter to be implemented of Wikipedia.fr ?


It's way too soon to give any definitive comments about it (the poll is to end in one week). Yet, the issue seems to be of interest : more than 35 wikipedians already expressed their opinions. There is currently a clear opposition to the Image Filter (about 70%). However the support is unnegligible, clearly stronger than on the german poll (about 25% vs. only 14 %).

Significantly, the debate mainly bares on the effectivity of the Image Filter. The opponents finds it to be a usine à gaz (untranslatable expression which can be rendered by a Kafkaesque mechanism) :

A technical solution cannot solve a societal problem (Popo le chien) / Usine à gaz, does not respond to any problem (…) brings a good deal of worrying more than solving (Lena) / If the German had the vulva, we had many articles concerning the IIId Reich, which brought the same kind of questioning (…) We are on a generalist encyclopedia, there is no way to protect some kind of readership rather than another (Sammyday).

On the other side, the proponents have two main statements. The first one shrinks the effective range of the Image Filter : it's only a gadget.

It's a common gadget. Would someone have the idea to suppress the gadget which alter the alphabetical order of the interwikis (one more attempt of the american imperialists that want to appear first) (Moyg) / The problem is not technical, as we offer a technology one can switch off (Xfigpower)

The second one questions the very use of poll to set up the matter : editors are invited to express their opinions, but what about readers ? Are they not the main benefactors of the Image Filter ? Why should their choices be overlooked by editors ?

Drifting from this initial observation, a debate on the French Village Pump came to flush merely philosophical questions : do we write an encyclopedia to be read or to give an honest (and amoral) account of reality ? I think I will end this post on such a deep alternative — so that my international audience will leave their reading with some food for their thoughts…

vendredi 30 septembre 2011

Out of the blue…

The debates on the francophone wikpedian community tend to be a bit autarcic. For the past two weeks a lot of energy was spent on heating arguments about the local arbitration committee elections. Because of this particuliar agenda the trans-wikipedian issue on the Image Filter was largely overlooked. It's only thanks to a brief remark of Anthere and a recent post of Darkoneko that I get acquainted with its later ramifications.

An idiomatic French expression well renders what I felt when I discovered the Image Filter Referendum : comme un cheveu sur la soupe. It means litterally like a hair in the soup, the nearer english equivalent being out of the blue. So far, I have hardly seen much complains about the use of so-called controversial material. There has been in march an attempt of controversy concerning the inclusion of a work by Pierre Louÿs with some pedophile innuendos (in fact more than innuendos) in Wikisource. But, it has been quickly dismissed — the case for inclusion being clearly supported by most contributors.

All in all, I did not really see the need to put up a referendum about such a tiny issue.

I began voting, and the more I read the questions, the less I understood the purpose of this poll. As I pointed it out in a sooner French post, it was not a real referendum, merely a consultation. The decision was taken a priori. The wikipedian communities' advice concerned solely the concrete realisation of the Image Filter, not his preconditional acceptation.

After the publications of the tied-up results (a shy 5.8 out of 10 finding the Image filter to be an important matter). I quickly withdraw the whole business — my thoughts were elsewhere. It came back unexpectedly, comme un cheveu sur la soupe a few days ago. Last Wednesday, a section on the French Village Pump mentioned a strange conservative-bias post by The Examiner (according to the acute remark of one of my commentators, its author appears to be a kind of anglo-saxon Alithia). This mention was received with a great deal of mockery : « I'm so glad to annoy the American Puritan Right with my little contributions » (bzh) / « What a fun » (Joe la truite). Gradually, the discussion drifted on the Image Filter thing. A very well-esteemed editor, Alchemica, threatened : « If this function is applied, it will end my association with the project ».

What could account for the distinctive francophone wikipédia approach (or rather non-approach) on this matter ? It is not so easy to answer. We may of course adress the general feeling that francophone cultures are more permissive on sexual matters. It is not a mere cliché. It has some objective ground. For instance there have never been any « moral code » on French cinema. French counterparts of Fuck, Ass, and Shit flourished as soon as the thirties. Thanks to the decentralized structure of francophone cinematographic production a « Textual filter » similar to Hays Code, never occurred. Nowadays the French equivalent of MPAA stands much more laxist : nudity in picture is not a problem per se as long as it is not sexualized. By this standard a significant part of -12 American films are U-graded in France. For the little I know, the same phenomena seems to apply to Québec and the Suisse romande.

Besides, the political debates over the Internet in France focuses much more on economical than moral issues. There is some legislation about pornographic content, but nothing that can be compared to the aborted Zugangserschwerungsgesetz. On the other hand, the Hadopi laws and organisation creates an unprecedented control on artistic diffusion. The recent WikiLovesMonument operation sheds a new light on the offensive French copyright policy : there is no Freedom of panorama. Therefore, every photo that features the work of an alived or dead-less-than-70-years-ago architect has to be supressed or subsequently modified. Consequently, the president of Wikimedia France, Remi Mathis, launched lately in Le Monde a vibrant call in favor of the establishment of a Freedom of panorama.

In brief, I would sum up my position in one bullet phrase : the Image Filter controverse is very, very, VERY secondary. We are losing our time whenever real important things might go off our trail : the liberalisation/reinforcement of the copyright laws, the popularisation of encyclopedical writing, the emergence of Wikipedia in emergent countries… It sounds truly out of the blue.

mardi 27 septembre 2011

Changer la politique…

On a beaucoup parlé au cours de ces dernières années de la « starification » ou « starisation » de la vie politique. L'iconisation de certaines figures, la scénarisation des parcours par le truchement de Storytellers, la mise en scène de la vie privée à des fins tactiques : toute sorte de choses qui contribuent à faire de la chose publique un succédané de mauvais cinéma.

Est-ce un reflux définitif ou un réaction ponctuelle ? Toujours est-il que ce procès paraît s'enrayer. Les stories ne font plus recettes. Emportée par l'onde de choc de la crise, la pipolitique apparaît pour ce qu'elle est : du pipeau. Les représentations individuelles s'effacent derrière les négociations collectives. Les récentes élections sénatoriales ne consacrent pas la victoire d'un homme mais celle d'une tendance structurelle : pour des raisons qui tiennent plus de la sociologie que de l'idéologie les zones rurales surreprésentés dans les collèges électoraux passent lentement à gauche. L'avènement d'une cohabitation entre la chambre basse et la chambre haute réhabilite le travail législatif : le parlement ne sera en rien un simple enregistreur. Il aura son mot à dire sur les orientations gouvernementales. Il imposera un rythme décisionnel, distinct de celui de l'exécutif.

Les nouveaux médias ont dans une certaine mesure anticipé ce retournement de paradigme. Des infrastructures numériques comme Twitter se sont avérées particulièrement adapté pour relayer les réalisations quotidiennes de la vie politique. Des comptes comme Authueil, Élu local et ZeFML ou des hashtags comme QAG (Questions Au Gouvernement) comblent amplement l'espace laissé libre par les médias généralistes.

J'en viens un peu à me demander si mon dernier portail ne participe pas de cette tendance. Il y a un peu plus de deux mois, je retravaillais de fond en comble le portail politique. Ce faisant, je m'apercevais qu'il était complètement « engorgé » : il comprend près de 41 000 articles, dont 11 000 fiches biographiques.


Il importait de décentraliser tout ça. D'où la création aujourd'hui même d'un portail Politique française qui vise, comme son nom l'indique, à regrouper l'ensemble des articles politiques ayant trait à la France.

Comme je le signale sur le projet politique, ce portail répond à un double impératif. Tout d'abord un impératif d'actualité : si les divers portails historiques permettent de se faire une bonne idée de la vie politique à des époques plus ou moins reculées, il n'existe à peu près rien sur la vie politique contemporaine. C'est paradoxal dans la mesure où son caractère présent immédiat intéresse tout particulièrement le lecteur français lambda. Ensuite un impératif d'objectivité : j'ai volontairement mis l'accent sur les détenteurs du pouvoir réel. Concrètement, les ministres sont listés dans la même box que les dirigeants des commissions parlementaires. Ou encore, dans le cas du Parti socialiste, des personnalités sans fonctions précises comme Ségolène Royal ou Laurent Fabius se retrouvent derrière des praticiens de la politique, plus discrets mais, dans les faits, plus influents. C'est ainsi qu'ont voit émerger toute une série d'acteurs peu voire pas du tout médiatisés, qui sont parfois absents de Wikipédia (un volontaire pour recréer Marc Fesneau, l'invisible secrétaire général du MODEM ?)


Autant dire tout de suite que ce portail n'est pas parfait. Certaines sections restent à faire (notamment le machin curieux qui s'appelle Événement où j'ai mis un peu tout ce qui sort de l'exercice ordinaire de la politique). Il y a encore un gros travail d'implantation de modèle dans les articles et catégories concernés — pour l'heure le portail n'est encore lié à… aucun article. J'ai encore du pain sur la planche pendant le restant de la semaine.

Si je me projette un peu à terme, je me dis que ce ne serais pas mal d'avoir l'équivalent pour d'autres grands pays : Allemagne, Royaume-Uni, États-Unis, Brésil, Chine… Il y a dans l'ensemble un vaste manque à combler sur la politique-quotidienne — carence qui bénéficie à la politique-spectacle. C'est typiquement le rôle d'une encyclopédie que d'y remédier.